Chapitre 33
Un oncle possessif
Lorsque Matthieu ramena finalement Alexanne chez elle, un peu avant minuit, des éclairs sillonnaient le ciel, illuminant toute la campagne. Le jeune homme jeta un coup d’œil à son amie et vit qu’elle faisait la moue.
— Est-ce que ça va, Alexanne ?
— Je n’ai pas envie de rentrer à la maison. Je préférerais rester avec toi.
— Mon père m’en voudrait si nous ne rentrions que demain matin, déclara-t-il en arrêtant la camionnette sur le bord de la route qui menait chez les fées. Il est plutôt vieux jeu. Et puis, je pense qu’il est important, si nous voulons nous revoir, que je ne perde pas sa confiance. Mais rien ne nous empêche d’étirer la soirée encore un peu.
Il arrêta le moteur et passa par-dessus le siège pour aller s’asseoir dans le coffre de la camionnette. Il prit la main de l’adolescente et l’incita à le suivre. Au milieu de l’orage, ils s’enlacèrent sur la couverture et s’embrassèrent. Alors qu’Alexanne commençait enfin à se détendre, le visage menaçant d’Alexei apparut dans la fenêtre arrière. Les deux adolescents hurlèrent de terreur.
— Êtes-vous en panne ? demanda l’homme-loup en ouvrant les portes.
Terrorisé, Matthieu n’arriva pas à prononcer un seul mot, mais reconnaissant enfin le visage de l’intrus, Alexanne se remit rapidement de son effroi.
— Pas du tout, affirma-t-elle. Matthieu, je te présente mon oncle Alexei.
— Vous feriez mieux de ne pas vous attarder, les avertit-il. Il y a une meute de loups pas très loin d’ici, et ils ont faim.
Alexanne, qui commençait à interpréter de mieux en mieux les expressions faciales de son parent, comprit aussitôt qu’il ne plaisantait pas. Les deux jeunes gens réintégrèrent leur siège, et Alexei grimpa dans la camionnette, refermant les portes derrière lui. Matthieu conduisit le véhicule jusqu’à la maison des Kalinovsky, sous la pluie torrentielle, au milieu des roulements de plus en plus terrifiants du tonnerre. Une fois devant l’entrée, il n’arrêta pas le moteur, et se retourna pour remercier l’oncle d’Alexanne, mais il avait disparu. Étonné, Matthieu interrogea la jeune fille du regard. Elle était aussi pâle et effrayée que lui.
— Mais où est-il passé ?
— Il a dû sortir de la camionnette pendant un coup de tonnerre, balbutia-t-elle. Je ferais mieux de rentrer maintenant.
— On s’appelle ?
Alexanne hocha vivement la tête, et Matthieu l’embrassa une dernière fois. Elle ouvrit la porte et descendit du véhicule. Elle courut sous la pluie et son prince charmant attendit qu’elle soit entrée dans la maison avant de faire reculer son gros véhicule. Il n’avait roulé que quelques mètres sur la route de campagne, lorsqu’un éclair découpa la silhouette d’un loup, planté au milieu de la route. Matthieu appliqua solidement les freins.
Couchée depuis longtemps, Tatiana ressentit la colère de son jeune frère. Elle s’assit brusquement dans son lit et lui ordonna, en pensée, d’y penser à deux fois avant de donner libre cours à ses instincts. Aussitôt, sur la route, le loup tourna la tête vers la maison et prit la fuite en sautant par-dessus le fossé. Le cœur battant, Matthieu demeura immobile un moment. Aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir, les loups n’attaquaient pas les voitures de cette façon. Malgré sa peur, il choisit de poursuivre sa route plutôt que d’aller se réfugier chez les Kalinovsky, car son père aurait besoin de la camionnette le lendemain matin pour faire ses livraisons.
Inconsciente du drame qui se jouait à l’extérieur de chez elle, Alexanne était montée à sa chambre. Elle avait décroché la serviette suspendue derrière sa porte et avait commencé à sécher ses cheveux lorsque Tatiana la rejoignit.
— Alexanne, que se passe-t-il ? s’inquiéta sa tante.
— Je me sens oppressée et je ne sais pas pourquoi. C’est peut-être à cause de l’orage.
— As-tu passé une belle soirée au moins ?
— Le film n’était pas très bon, mais Matthieu est si galant. Je pense que je suis amoureuse de lui.
Tatiana continua de bavarder avec elle jusqu’à ce que ses paupières commencent à être lourdes, puis elle retourna à sa chambre. Retirant une fine poudre dorée d’un petit sac de velours, Tatiana prononça une incantation en la répandant autour d’elle.
— Protégez notre maison cette nuit, dit-elle en terminant.
Dehors, un loup se mit à hurler. Tatiana comprenait son désarroi, mais la sécurité de sa nièce était plus importante que le salut de cette âme torturée.
* * *
À son réveil, Alexanne constata avec soulagement que l’orage était passé et que le soleil brillait de tous ses feux. Elle s’habilla et dévala l’escalier, en forme pour commencer la journée. C’est alors qu’elle entendit des voix de femmes dans le salon. Prudemment, elle s’arrêta sur la dernière marche et s’étira le cou pour voir qui était là, sans être vue. Elle distingua les visages de deux dames d’un certain âge, assises devant sa tante. L’une d’elles était confinée à un fauteuil roulant.
— J’ai parlé de toi à Jacqueline, dit celle qui était assise sur le sofa. Toi seule peux maintenant l’aider.
Tatiana tendit les mains à la malade. Ne voulant surtout pas gêner sa tante dans son travail, Alexanne fila dans la cuisine sur la pointe des pieds. Elle se prépara un bol de céréales et se perdit dans ses pensées. Lorsqu’elle se retourna pour se rendre à la petite table ronde, elle trouva Alexei devant elle. Elle étouffa un cri de surprise et fit de gros efforts pour ne pas se mettre en colère.
— Il va vraiment falloir que tu arrêtes de me surprendre comme ça, maugréa-t-elle en poursuivant son chemin jusqu’à la table.
Elle se mit à manger et son oncle alla s’asseoir devant elle.
— Tu as failli faire mourir Matthieu hier soir, lui reprocha-t-elle.
— Je voulais seulement vous éviter des ennuis. C’est plutôt difficile de s’annoncer bruyamment au beau milieu d’un orage.
Alexanne se radoucit, comprenant qu’il avait raison.
— Tante Tatiana possède un livre sur les anges, et j’y ai trouvé un Daniel. Apparemment, c’est l’ange de la miséricorde. Il donne de l’inspiration à ceux qui ont des décisions à prendre et il communique directement avec Dieu.
— Pourquoi veulent-ils que je porte son nom ?
— C’est peut-être à cause de la miséricorde.
Elle mangea ses céréales avec appétit et constata que son oncle continuait de la fixer comme s’il ne la connaissait pas.
— La lumière que tu dégages est très belle, murmura-t-il.
— Je le savais que tu avais le don de double vue ! s’exclama Alexanne, contente de pouvoir vérifier la justesse de son diagnostic spirituel. Il n’y a que les fées qui voient la lumière et l’énergie des gens !
Alexei tourna vivement la tête en direction du couloir, comme s’il avait entendu quelque chose de suspect.